FORUM POUR LA DIVERSITE CULTURELLE DANS L’EDUCATION

par MARCO POLLI membre du comité de la Coalition suisse pour la diversité culturelle
Deux idées forces ont opposé les promoteurs de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles 2005 aux tenants du libre-échangisme intégral :
• la culture n’est pas réductible à sa seule valeur marchande et
• les États sont légitimés à prendre les mesures appropriées de nature à encourager la culture dans sa diversité.
Elles figurent dans les objectifs consignés à l’article premier (g) et (h) de la Convention « de reconnaître la nature spéci-fique des activités, biens et services culturels en tant que porteurs d’identité, de valeurs et de sens »; et « de réaffirmer le droit souverain des États de conserver, d’adopter et de mettre en œuvre les politiques et mesures qu’ils jugent appropriées pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles sur leur territoire ».
Partant du constat « que la culture prend diverses formes dans le temps et dans l’espace et que cette diversité s’incarne dans l’originalité et la pluralité des identités » elle affirme que, loin de constituer un facteur de division, cette diversité est une ri-chesse. Elle en appelle au « dialogue entre les cultures », à l’interculturalité « comme facteurs de paix » et de cohésion sociale. Face au dilemme souvent postulé entre économie et culture, elle « réaffirme l’importance du lien entre culture et développement ».
LA PLACE DE L’EDUCATION DANS LA CONVENTION
Parmi les mesures que les Etats contrac-tants sont légitimés à prendre pour sauvegarder et encourager la diversité culturelle, l’éducation occupe un rôle central. La Convention lui consacre son
article 10 : Éducation et sensibilisation du public.
En tant que parties signataire, les Etats
(a) « favorisent et développent la compréhension de l’importance de la protection et de la promotion de la diversité des expressions culturelles, notamment par le biais de programmes d’éducation et de sensibilisation accrue du public ;
(b) coopèrent avec les autres Parties et les organisations internationales et régionales pour atteindre l’objectif du présent article ;
(c) s’emploient à encourager la créa-tivité et à renforcer les capacités de production par la mise en place de programmes d’éducation, de formation et d’échanges dans le domaine des industries culturelles. Ces mesures devraient être appliquées de manière à ne pas avoir d’impact négatif sur les formes de production traditionnelles. »
LA SUISSE ET LA DIVERSITE CULTURELLE
La Suisse connaît et reconnaît historiquement l’importance de la diversité culturelle qu’elle a inscrite dans sa Constitution fédérale à deux endroits d’une part comme but d’autre part comme élément lié à la reconnaissance de la pluralité des ses langues.
Constitution fédérale article 2 But :
Al. 2 « elle [Confédération] favorise la prospérité commune, le développement durable, la cohésion interne et la diversité culturelle du pays »
Al. 3 « et veille à garantir une égalité des chances aussi grande que pos-sible. »
Ce n’est pas par hasard que la cohésion interne et la diversité culturelle soient réunies dans la même proposition. Si la diversité est un atout, sa non-reconnaissance est une cause de désordres nuisibles à la vie en commun. Il en va de même des inégalités dans l’accès à la culture. Les futurs citoyens sont sans doute inégaux par leur origine socio-culturelle face au savoir source d’épanouissement de la personnalité et de réussite sociale. Il revient alors à la collectivité de corriger cet état de fait en « démocratisant l’accès aux études ». La mise en œuvre de l’idée d’égalité est perçue comme un processus permanent dès les années 1960 à l’heure de l’arrivée en masse de la génération du baby-boom en âge de faire des études. On parle d’assurer l’« égalité des chan-ces » par l’école (Chancengleichheit). A Genève, par exemple, la mission de « tendre à corriger les inégalités de chance de réussite scolaire des élèves » inscrite par le Parlement dans la Loi sur l’Instruction publique, dans les années 1970, contestée par une initiative libérale sera largement plébiscitée par le peuple. Cette idée-force trouve peu à peu place dans les différentes lois cantona-les, recommandations de la CDIP (EDK), finalement dans la Constitution.
1. L’INSTRUCTION PUBLIQUE, SON RÔLE DANS LA DÉMOCRATIE, LES MENACES QUI PÈSENT SUR ELLE
Dès l’origine, l’instruction publique est un élément fondateur de l’idéal démocratique. Le citoyen, auquel on confère le droit de se prononcer sur les affaires publiques, doit être ins-truit et cette tâche incombe à l’Etat. Pourtant, à l’optimisme des années 1970, succèdent les mises en ques-tion des années 1990 du rôle de l’Etat au nom des impératifs de l’économie libérale. Les valeurs édu-catives d’épanouissement de la per-sonnalité font place aux atouts pour le futur marché de l’emploi des connaissances débitées en tranches utiles notamment les sciences et les langues. L’accord général sur le com-merce des services (AGCS) en voie d’adoption par l’Organisation mon-diale du commerce (OMC) menace directement l’instruction publique. Au début des années 2000, les dés semblent jetés, ce dont s’émeuvent les quelque 100 délégués affiliés à l’Internationale de l’éducation (IE), venus du monde entier, réunis au siège de l’UNESCO à Paris les 4 et 5 avril 2005. L’adoption de la Convention UNESCO 2005 marque un coup d’arrêt à ce délitement non par sa seule force (juridiquement son pouvoir est faible) mais dans la mesure où son adoption par 148 états contre 2 indique que quelque chose est en train de changer dans le monde, ce qui se matérialise par les difficultés grandissantes rencontrées par l’OMC à obtenir des consensus et son échec.
La Constitution, mentionne encore la diversité culturelle à l’article 69 al. 3 sur la Culture : « Dans l’accomplissement de ses tâches, elle [la Confédération] tient compte de la diversité culturelle et linguistique du pays. » L’association diversité culturelle et linguistique rappelle un fondement de notre pays : son multilinguisme officiel.
2. LA SUISSE AUX QUATRE LANGUES EST-ELLE MENACEE ?
Les constituants de 1848 ont d’emblée reconnu que l’avenir de la Suisse était dans la mises sur pied d’égalité de ses trois communautés linguistiques. En 1938, est venu s’ajouter le romanche. Notre identité résulte de la conjugaison de cette diversité perçue comme une richesse. Même si les Suisses n’en sont pas toujours conscients, cette sagesse nous a valu un siècle et demi de paix communautaire alors que des luttes identitaires déchiraient des nations qui n’avaient pas su les intégrer en brimant les communautés minoritaires.
Les langues officielles, les rôles respectifs des cantons et de la Confédération dans l’administration de notre multilinguisme sont précisés à l’article 70. Il revient à la Confédération et aux cantons d’« encourager la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques. » Aux cantons de « déterminer leurs langues officielles » certes, mais en préservant « l’harmonie entre les communautés linguistiques » et en prenant « en considération les minorités linguistiques autochtones. » La mise sur pied d’une Loi sur les langues traduisant cette intention constitutionnelle prendra 7 ans au Conseil national. L’offensive en faveur de l’anglais précoce contre le français menée par Zurich au nom de l’utilité primordiale de l’anglais pour le marché du travail viendra troubler le relatif consensus du début. Se cristallisera progressivement une double opposition d’une part entre une Suisse alémanique de plus en plus séduite par l’american way of life et une Suisse latine et des 4 cantons multilingues attachés aux langues nationales, d’autre part politique gauche-droite. Si une majorité des deux tiers adopte finalement le 21 juin 2007 la Loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques, son article 15 al. 3 donnant la préséance à l’enseignement précoce des langues nationales est contesté par la majorité alémanique du Conseil des Etats au point de menacer de faire capoter la Loi. Il sera amendé en faveur du libre choix des cantons entre anglais et français, les cantons latins et bilingues maintenant dans leur région la priorité. Aux langues nationales.
Cependant la Loi ouvre un espace en reconnaissant le rôle important des échanges intercommunautaires.
3. COMMENT ABORDER L’HETEROGENEITE CULTURELLE CROISSANTE DE LA POPULATION SCOLAIRE ?
La composition de la population suisse s’est considérablement modifiée en 40 ans. Une forte immigration a entraîné une grande hétérogénéité des populations scolaires inégalement répartie, par ailleurs. Les rejets les plus virulents et massifs ne proviennent paradoxalement pas des régions à plus fort taux d’immigrés (comme Genève = 40%). Si la situation peut devenir préoccupante face à des revendications identitaires et la montée des communautarismes, il faut reconnaître que le corps enseignant, grâce aux valeurs humanistes et de tolérance qu’il partage encore largement, a permis de résister remarquablement au premier choc. En ira-t-il toujours de même si la situation se tend encore par la crise économique qui se dessine ? La volonté de transgression de la laïcité par le port du voile « islamique », des incivilités attribuées aux enfants d’immigrés ont mis à mal un équilibre qui pourrait se révéler fragile à l’avenir. Il est temps de s’en préoccuper en intégrant dans la formation des maîtres et autres intervenants scolaires une connaissance de la question et des mécanismes de dialogue désamorçant les conflits identitaires et de promouvoir une Éducation à l’interculturalité.
4. L’HUMANISME SCIENTIFIQUE SUR LA DEFENSIVE
Durant les Trente glorieuses, la science fait figure de moteur de civilisation. La figure d’Einstein tirant la langue malicieusement allie séduction et intelligence. Le CERN, l’image du physicien scrutant le grand et le petit ordre du monde attirent la jeunesse. Pourtant la contest-tion de 1968 met en lumière un rôle plus ambigu de la science, ou plus exactement de certaines de ses retombées. Le nucléaire commence à faire peur. La biologie intrigue. Et puis il y a les nuisances de toute sorte. D’un côté, on dénonce une « science sans conscience » des multinationales ; de l’autre, on ne veut voir dans la science que ses réalisations à valeur marchande. Quant à la science comme mode de penser le monde débarrassé des superstitions, qui a propulsé l’Europe dès le XVIIème siècle dans la Modernité, elle est de moins en moins perçue par les nouvelles générations. La science est la grande perdante des réformes scolaires des années 1990, de la maturité en particulier, qui mélange en une seule discipline « la science » pêle-mêle : biologie, chimie et physique détruit toute cohérence et hiérarchisation articulant les savoirs au profit d’un choix d’adolescents de 15 ans dicté par l’utilité des disciplines dissociées auxquels on prête des pouvoirs divinatoires sur le futur marché de l’emploi.
L’image du savant humaniste se brouille. Pourtant ce mode de penser le monde est central pour les civilisations démocratiques.
5. LES ARTS ET LA CULTURE DEVIENDRONT-ILS LES PARENTS PAUVRES DE L‘ENSEIGNEMENT ?
a) La musique : Il faut reconnaître que la musique a toujours accompagné les Suisses, peuple de chanteurs et de musiciens. Aucun instituteur n’était reçu s’il ne maîtrisait pas le chant et n’avait pas de bonnes bases de solfège, ce fameux examen contesté par les jeunes révoltés de mai 68 à l’instar de la cuisine et de la couture pour les filles. Malgré tout, son enseignement connaît un bel essor dans les années 1970. Une maturité artistique permet à des jeunes de conjuguer une pratique exigeante de la musique avec les disciplines traditionnelles. Parmi ses bacheliers 20 ans durant on comptera des futurs artistes, mais pas seulement. Il y aura des physiciens, des économistes, etc. Mais la maturité artistique restera cantonale et sera laminée par la réforme des années 1990.
Si on ne peut que se réjouir de la très grande diversité des groupes de jeunes qui font de la musique, en revanche au niveau de l’enseignement on observe un recul tant au niveau scolaire qu’à celui des écoles de musique ou associations subventionnées invitées à se restreindre.
b) Le théâtre. Le théâtre connaît depuis les années d’après-guerre un essor et une diversification incomparables. On le donnait pour mourant, tué par le cinéma et la télévision. Or nous sommes aujourd’hui en présence d’un foisonnement de créations les plus diverses. Le théâtre traditionnel avec son décorum confiné à une élite cultivée s’est trouvé débordé. De nouveaux publics ont été gagnés. Trois phénomènes majeurs sont ve-nus populariser cet art :
• L’essor du théâtre amateur organisé sur le modèle associatif. Depuis les années 1970, le nombre de troupes affiliées aux deux fédérations alémanique et romande ont triplé ; les années 1980 on vu la naissance de deux fédérations aux Grisons et dans le Tessin, née d’une ré appropriation identitaire des cultures locales. On compte aujourd’hui une troupe organisée et fédérée pour 8000 habitants uniformément réparties sur tout le territoire. On évalue la surface couverte par le théâtre amateur à un million de personnes. Or on peut estimer qu’une majorité des adeptes du théâtre amateur ne fréquentait pas, et ne le fréquente toujours que peu, le théâtre professionnel. Le théâtre amateur est une manifestation importante de la société civile et remplit une fonction éducative incontestable tout en stabilisant une diversité culturelle ;
• La généralisation du théâtre scolaire suivant l’exemple de la musique chorale. Il prend sa place à l’école dans des ateliers, des formations de maîtres s’organisent ou, comme en Suisse romande, on engage des comédiens professionnels pour dédoubler des heures de français et tenir un atelier. L’introduction de cours à option avec les difficultés de les organiser dans les plages habituelles, la généralisation de l’horaire ainsi que les coupes budgétaires posent de grandes difficultés matérielles et techniques pour maintenir des ateliers.
• L’essor dans les années 1970 d’un théâtre indépendant a non seulement révolutionné l’art dramatique, mais en s’emparant de nouveaux lieux, il s’est rapproché de populations qui n’accédaient généralement pas non plus au théâtre
c) Les arts visuels et plastiques connaissent également un développement réjouissant. La leçon de dessin traditionnelle fait place à un enseignement plus diversifiés et plus poussé. Dans ce domaine également, la maturité artistique née dans l’optimisme des années 1970 traduisait une évolution dans la diversification des arts. Mais là aussi la maturité passe à la trappe et la promotion des disciplines artistiques à l’heure est à la peine.
Dès les années 1990, les coupes budgétaires font sentir leurs effets. Dans le contexte d’un économisme triomphant, s’il faut économiser, ce sera au détriment des enseignements qui paraissent relever du superflu. Les disciplines « culturelles » répondent mal à l’utilitarisme dominant : à quoi ça sert ?
Cependant, tout n’est pas joué. Il y a des possibilités très grandes dans les domaines de la musique et du théâtre, par exemple, offertes par la société civile. Tant le théâtre amateur – art vivant de proximité et de participation – que la musique connaissent un développement foisonnant. Donc, s’il faut veiller à soutenir de façon permanente l’encouragement à la culture et aux arts, s’inquiéter de tout recul, il est également faux de peindre le diable sur la muraille. La diversité culturelle est et reste une réalité impressionnante en Suisse faite de la multitude d’associations et initiatives qui renaissent constamment.
Mais elle ne subsistera pas par la seule vertu du Saint-Esprit sans une force sociale pour la défendre.